Le Fil de Lernea numéro 2 : une silhouette examine à la loupe une production d’IA, illustration de l’illusion du savoir.

Le Fil de Lernea · Numéro 2 ·

Évaluer à l’ère de l’IA : la leçon oubliée de Marc Bloch

Le 23 juin 2026, Marc Bloch est entré au Panthéon. On a célébré le résistant fusillé en 1944 et l’historien fondateur des Annales. On a, comme souvent, laissé dans l’ombre une autre facette de sa pensée : le réformateur de l’école, qui consacra, en pleine débâcle, des pages lucides à l’évaluation.

Une phrase, écrite en 1943, résonne aujourd’hui comme un avertissement adressé à notre époque. Pour Bloch, le bon élève n’était pas celui qui sait beaucoup, mais celui qu’on avait dressé à simuler le savoir par quelques exercices appris d’avance.

« l’élève savant n’est pas celui qui sait beaucoup de choses, mais celui qui a été dressé à donner, par quelques exercices choisis d’avance, l’illusion du savoir. » Marc Bloch, 1943

Il appelait cela la « manie examinatoire » : l’examen devenu une fin en soi, qui pousse à se préparer à l’épreuve plutôt qu’à acquérir un savoir. Et il en pointait une conséquence morale glaçante : la crainte de toute initiative.

Quatre-vingts ans plus tard, cette illusion du savoir a trouvé sa machine. L’IA générative produit, à la demande, la réponse parfaitement calibrée pour l’examen : fluide, plausible, décontextualisée. Elle est l’aboutissement technique du « perroquetage » que Bloch dénonçait.

D’où un renversement utile : l’IA n’a pas cassé l’évaluation, elle l’a révélée. Si une épreuve peut être réussie par une machine à notre place, c’est qu’elle demandait déjà une restitution sans pensée. Le vrai séisme n’est pas la triche : c’est la découverte que nous notions la simulation.

C’est tout l’enjeu de ce que nous appelons la souveraineté cognitive. Un dispositif qui récompense la restitution conforme récompense, de fait, la délégation de la pensée. La question n’est donc pas d’interdire l’outil, mais de cesser de noter ce qu’il sait faire à notre place.

L’IA ne nous oblige pas à mieux surveiller. Elle nous oblige à évaluer autre chose.


Marc Bloch au Panthéon : un réformateur oublié

On retient le résistant ; on oublie qu’il réclamait déjà de « supprimer le carcan des examens » et d’en réduire le nombre. Sa critique de l’évaluation, écrite en 1943, n’a pas pris une ride.

La course à la détection : une impasse

Multiplier les logiciels anti-IA et le retour aux épreuves sur table, c’est redoubler la manie examinatoire au lieu de l’interroger. Une course technique perdue d’avance, qui esquive la vraie question.

La situation de travail, juge de paix

Un chatbot rédige une procédure ; il ne conduit pas un entretien, ne désamorce pas un conflit, n’ajuste pas un geste métier devant l’imprévu. C’est là, en situation (et notamment en AFEST), que l’illusion du savoir s’effondre.


Trois déplacements pour évaluer autrement

1. Du produit au processus. Cesser de ne noter que le livrable final, dont l’origine est désormais indécidable, pour évaluer le cheminement : traçabilité de la démarche, soutenance orale, explicitation des choix.
2. De la restitution au discernement. Faire de l’IA l’objet même de l’évaluation : juger la capacité à interroger une production machine, à repérer ses biais, à la contextualiser et à la dépasser.
3. Du carcan à la respiration. Réduire le nombre d’épreuves, multiplier les temps formatifs à faible enjeu, juger une progression plutôt qu’une performance d’un jour. La triche cesse dès qu’elle n’est plus rentable.

Bloch ne voyait pas l’évaluation comme une affaire technique, mais comme une question morale et politique. L’IA nous la repose, frontalement : voulons-nous certifier l’illusion du savoir, ou former le jugement ?

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