Le Fil de Lernea : deux personnes reliées par un fil, dont un maillon reste détaché.

Le Fil de Lernea · Numéro 1 ·

La formation de formateurs, l’angle mort de l’enseignement professionnel

On n’a jamais autant parlé de qualité dans la formation. Référentiels, certifications, indicateurs Qualiopi, plateformes, et maintenant intelligence artificielle : l’écosystème s’est doté d’une ingénierie impressionnante. Pourtant, au centre du dispositif, une variable reste étrangement traitée comme acquise : le formateur lui-même.

Dans l’enseignement professionnel, on recrute des experts métier. C’est une force, et c’est légitime : un bon pâtissier, un bon développeur, un bon soignant savent ce qu’ils transmettent. Mais savoir faire et savoir transmettre sont deux compétences distinctes. La seconde s’apprend, se travaille, se professionnalise. Or elle est trop souvent supposée venir naturellement avec l’expertise, comme un supplément d’âme.

Le résultat est connu de tous ceux qui ont dirigé des équipes pédagogiques : des intervenants remarquables dans leur métier qui peinent à structurer une progression, à évaluer autrement que par l’intuition, à gérer l’hétérogénéité d’un groupe. Non par manque de valeur, mais parce que personne ne les a jamais outillés.

Qualiopi a eu le mérite de poser la question. Le critère 5 du Référentiel National Qualité demande explicitement de mobiliser, d’évaluer et de développer les compétences des intervenants. Mais dans beaucoup d’organismes, cet impératif est traité comme une formalité documentaire : on archive des CV et des attestations, on coche la case. La professionnalisation réelle des formateurs, elle, attend.

Je crois que c’est une erreur stratégique, pas seulement pédagogique. Dans un secteur où l’IA va banaliser l’accès au contenu, ce qui restera rare et différenciant, c’est la qualité de la médiation humaine. Autrement dit : la compétence pédagogique du formateur devient l’actif le plus précieux d’un organisme, au moment précis où l’on continue de la négliger.

Former ses formateurs n’est pas un coût annexe. C’est l’investissement qui conditionne tous les autres.


Qualiopi, critère 5 : de l’obligation à l’opportunité

Les indicateurs 21 et 22 imposent de déterminer, évaluer et développer les compétences des intervenants. Lus comme une contrainte, ils produisent de la paperasse. Lus comme une feuille de route, ils dessinent une vraie politique de professionnalisation. Toute la différence tient à l’intention.

L’AFEST, levier sous-exploité pour les formateurs eux-mêmes

On pense l’Action de Formation En Situation de Travail pour les apprenants. On l’utilise rarement pour les formateurs. Pourtant l’observation croisée, la co-animation et l’analyse de pratique sont des dispositifs applicables aux équipes pédagogiques, à coût quasi nul.

IA générative : un besoin de posture, pas seulement d’outils

La montée en compétences des formateurs sur l’IA est souvent réduite à des tutoriels d’outils. Le vrai enjeu est ailleurs : redéfinir ce que le formateur apporte quand le contenu devient abondant et gratuit. C’est une question de posture, donc de formation, pas de logiciel.


Trois leviers pour professionnaliser ses formateurs sans budget dédié

1. L’observation croisée. Deux formateurs assistent à une séance l’un de l’autre, avec une grille simple. Pas d’évaluation : du retour. Coût : du temps, pas d’argent.
2. La capitalisation collective. Un temps mensuel court où l’équipe documente une situation difficile et la solution trouvée. On transforme l’expérience individuelle en ressource commune.
3. Le parcours d’intégration pédagogique. Pour tout nouvel intervenant, un socle minimal (progression, évaluation, posture) avant la première séance. Quelques heures qui évitent des mois de tâtonnement.

Aucun des trois ne demande de financement externe. Tous demandent une décision : considérer la pédagogie comme un métier qui s’entretient.

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